Accueil Date de création : 26/02/07 Dernière mise à jour : 17/10/11 16:57 / 146 articles publiés

Chapitre premier - La Fin d'Emile Dury  posté le lundi 26 février 2007 16:20

Blog de yelli :Anar, Lucide et d'autres Mondes, Chapitre premier - La Fin d'Emile Dury
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La Fin d'Emile Dury  posté le lundi 26 février 2007 16:28

Blog de yelli :Anar, Lucide et d'autres Mondes, La Fin d'Emile Dury

Lucide ramasse son jeu de Tarots qu'elle a flanqué par terre. « Si ça continue, il n'en restera plus rien, de ces cartes », pense-t-elle.
Mais il n'y a rien à faire : quoi qu'elle demande aux Tarots, la réponse est toujours la même : la Maison-Dieu, c'est à dire l'écroulement des espoirs, des projets.
Elle en conclut avec crainte qu'il va lui arriver malheur. Mais quel événement fâcheux, précisément ? L'incendie de sa maison, la poisse dans ses activités ou des problèmes pour Anar, son chat gris aux yeux d'or ?
Il ne lui reste plus qu'à s'en référer aux prévisions astrologiques, mais elle ne croit guère aux horoscopes d'Internet, qu'elle consulte pourtant.
« Bon, il ne me reste plus qu'à attendre que le ciel me tombe sur la tête, ou plutôt nous tombe ... » pense-t-elle en regardant son gros chat.
Elle vit toute seule avec Anar dans une maisonnette forestière.
Pour subsister, elle vend onguents et potions aux habitants du village qui jouxte son bois. Elle leur tire les cartes aussi, les Tarots surtout ont du succès. Lucide sait que son Tarot ne se trompe jamais et certains villageois y croient dur comme fer.
Ils ne la paient pas en argent, Lucide déteste l'argent. Par contre, elle reçoit des vêtements, de la nourriture, du bois pour son feu, du gaz pour son réchaud ; et comme elle est modernisée, Internet et son téléphone lui sont également offerts par la communauté. Elle a même reçu une demi-douzaine de poules, qui lui procurent des œufs frais tous les jours.
Si elle est devenue une « sorcière bien aimée », cela n'a pas toujours été le cas. C'est une révoltée des villes réfugiée dans les bois. Au début, d'ailleurs, on la regardait de travers. Une petite bonne femme habillée n'importe comment, qui fouille la terre à la recherche de plantes et de racines curatives, aux cheveux en broussaille, mais qui s'exprime avec un petit accent citadin ; l'ensemble surprend.
Mais lorsqu'on apprend que la même petite souillon peut vous prédire votre avenir, vous soigner plaies et fractures, fièvres et maux divers, on y regarde à deux fois avant de la mépriser davantage.
Le bouche-à-oreille a fonctionné. Les plus audacieux ont passé le mot aux plus timides. Peu à peu, Lucide a apprivoisé les villageois de Fry.

* * *

- Mais que me veulent ces bordel de cartes de merde, hein ? Anar, dis-moi, toi qui sens tout.
Mais Anar reste muet. Il est vautré sur une chaise, il digère un mulot. Il regarde Lucide par la fente de ses beaux yeux mi-clos satisfaits.
- Bon, je vais à la clairière chercher des agarics. Il m'en faut pour la décoction de monsieur Dury. Surveille la maison, dit-elle au chat qui la regarde de l'air réprobateur de celui qui n'aime pas rester tout seul.
Lucide se dit que ce n'est pas parce qu'il va lui arriver malheur qu'il faut laisser en plan le boulot.
De retour chez elle, elle se met à préparer la décoction avec soin, comme à son habitude. Puis elle téléphone à madame Dury.
- Bonjour madame Dury, c'est Lucide. Le remède de votre mari est prêt.
- Ah ! Très bien. Je viens le chercher, il dit qu'il souffre beaucoup, répond madame Dury, peu convaincue.
- Je vous attends, alors.
Lucide reçoit une superbe corbeille de fruits pour sa peine. Et madame Dury repart avec la petite fiole curative.
- J'espère que cela lui fera du bien, à Emile ...
- Je le crois : j'ai sélectionné les meilleurs ingrédients. La nature est riche à la mi-printemps, j'ai pu trouver toutes les composantes pour la décoction. Je vous téléphonerai pour prendre des nouvelles.

* * *

Lorsque madame Dury décrocha son téléphone, elle était en larmes.
- Lucide ! Il est mort ! ! Emile est mort ! ! ! Malheureuse, qu'est-ce que vous lui avez donné ? !
- MORT ? ! Comment es-ce possible ? ! Aucun des ingrédients de la décoction n'était létal, ni même nocif ! Madame, je compatis à votre douleur, mais en aucun cas je ne puis être tenue comme responsable de ce grand malheur ! En aucun cas, m'entendez-vous ?
Mais la dame a déjà raccroché.
Lucide s'effondre sur le plancher. Elle repense aux Tarots.
Comment monsieur Dury, qui ne souffrait que de légères crampes d'estomac, et encore, a-t-il pu succomber ainsi ?

* * *

Quelques heures plus tard, Lucide reçoit la visite de Jérôme, un vieux policier du village.
- Es-tu au courant, en ce qui concerne monsieur Dury ? demande Jérôme.
- Oui. J'ai téléphoné à sa femme pour avoir des nouvelles des résultats de ma décoction ; c'est alors qu'elle m'a annoncé cette terrible nouvelle.
- Tu sais que nous te soupçonnons d'avoir, intentionnellement ou non, empoisonné monsieur Dury ?
- Jamais, jamais je n'aurais fait cela ! Je suis très prudente dans mes dosages, je connais bien les plantes et leurs effets. Je pense l'avoir déjà prouvé à plusieurs reprises ... J'ai même soigné un de vos collègues du commissariat ...
- Oui, Arthur, je me souviens. Connaissais-tu Emile Dury ?
- Non. Je l'ai juste examiné une fois, pour voir ce qui le soulagerait. J'ai pensé que ses crampes étaient d'origine nerveuse , et ma préparation avait deux buts : l'apaiser et tapisser son estomac pour qu'il soit moins agressé par la nourriture.
- Mouais. Nous allons examiner tout cela au commissariat. Je te signale que le restant de ta décoction est parti au labo d'analyses.

* * *

« Y trouveront rien là-dedans qui puisse tuer un homme, fût-il en mauvaise santé » se rassura Lucide.
Mais tout d'un coup, elle entend un brouhaha de voix rageuses se rapprochant de chez elle. C'est une bonne partie de Fry qui vient en expédition punitive. En hurlant, ils saccagent son petit jardin et mettent le feu à sa réserve de bois, heureusement éloignée de la maison. Ils donnent des coups de pioche dans les rondins de la maisonnette, puis s'en vont enfin, menaçant de la faire fuir si son innocence n'est pas prouvée dans le décès d'Emile Dury.

* * *

Une période de vaches maigres commence pour Lucide. Plus personne du village ne vient la consulter et son ravitaillement baisse à vue d'œil. Heureusement pour Anar, les mulots et les souris sont nombreux et sa chasse fructueuse.
La bête dépose aux pieds de sa maîtresse un rat, espérant le lui faire manger.
Lucide passe une main distraite sur la tête de son ami avant de se diriger vers son frigo. Il lui reste les œufs de ses poules, du lait, du beurre et un peu de pain. De quoi tenir trois jours en se rationnant un peu. Mais après ?
- A qui en voulait-on, exactement ? demande Lucide à Anar. A Emile Dury ou à moi ? Dury est un très riche fermier. Et pas spécialement sympathique, il a viré ses trois fils en les traitant d'incapables et les a remplacés par un seul garçon. Je me demande ce que madame Dury pense de cela.

* * *

- De la visite, enfin ! crie Lucide à l'adresse d'Emilie, la fille du fermier Alphonse Hoffagne.
- Bonjour Lucide. Désolée pour ce qui t'arrive. Je sais, moi, que tu n'es pas une empoisonneuse.
- Merci, Emilie. Tu veux poser une question aux Tarots ?
- Oui, mais j'ai quasi rien pour toi. Depuis la mort d'Emile Dury, mes parents ne veulent plus que je te voie. Ils me surveillent. J'ai tout de même pu cacher ce saucisson dans mon soutien et ce sac de toilette dans ma culotte. Tiens, c'est pour toi. Tu sais, la plupart des jeunes du village t'apprécient, ce sont les vieux qui débloquent.
Emilie Hoffagne a quinze ans. C'est une grande fille ronde et rose, au large et sympathique visage. Elle est amoureuse de Michel, le garçon de ferme des Dury.
- Viens, fifille, on va voir où en est ton coup de cœur, dit Lucide.
- Il est sorti avec cette pute de Juliette au bal de samedi. Mais il l'a larguée le dimanche.
- Il n'est pas très fiable !
- Oh, essaie tout de même avec les Tarots ! Va-t-il s'intéresser à moi un jour ? demande Emilie.
- OK, on y va, dit Lucide.
Emilie choisit sept cartes :


- Ca se passera très bien entre vous s'il parvient à faire un choix, entre deux filles, sans doute.
- Oh ! Oui ! Qu'il me choisisse moi au lieu de cette grognasse ! s'exclame Lucide.
- Mais tu dois être patiente et réfléchie, t'isoler même parfois pour y voir plus clair. Mais surtout n'abandonne pas tes espoirs.
- Merci, Lucide. Je serai donc patiente. Y faut dire que Michel déconne beaucoup avec les filles parce que Dury était infernal avec lui. C'était sa façon de se défouler, tu comprends ? Maintenant que son patron est mort, il sera peut-être plus sage ... et il s'intéressera à moi ! Je vais essayer de t'apporter encore des trucs, Lucide.
- Ne te fais pas prendre, surtout ! dit cette dernière. Et ne te laisse pas servir de défouloir à ton tour, tu vaux mieux que ça !

* * *

Le lendemain, la petite sorcière reçoit une nouvelle visite agréable : celle de Justin, un garçon de ferme d'environ seize ans, adepte du piercing et aux bras parés de tatouages.
- Lucide ! Je t'apporte un jambon ! Peux-tu me dire si un jour j'habiterai la ville ?
- On va te faire un petit Tarot, alors. Mais moi aussi j'aimerais te poser des questions.
- D'abord les cartes ! D'abord les cartes ! proteste Justin.
Le Tarot ne répond pas de façon positive au souhait de Justin. Lucide tâche de le consoler en lui disant qu'elle-même s'était réfugiée ici, à Fry, tellement la vie en ville lui faisait horreur.
- Justin, toi qui sais beaucoup de choses ... commence Lucide.
En effet, Justin passe le plus clair de son temps à épier à gauche et à droite au lieu d'empoigner sa fourche ... Mais il est si gentil que personne n'ose vraiment lui crier dessus.
- Ouais, moi je sais pas mal de trucs ! répond Justin en riant.
- Dis-moi ... Emile Dury et sa femme, est-ce qu'ils s'entendaient bien ?
- Bof, pas des masses, répond Justin. Dury avait un foutu caractère et faisait travailler sa femme comme un âne, la pauvre. Il passait son temps à lui crier dessus, en plus.
- Pourtant, elle avait vraiment l'air effondrée par sa mort ? demande Lucide.
- Mmmouais ... Mais elle se retrouve quasi seule à la ferme, maintenant, c'est dur pour elle !

* * *

Lucide essaie de remettre de l'ordre dans son jardinet. Elle ramasse les pauvres fleurs arrachées et tente d'aplatir le sol.
Soudain, elle voit arriver trois hommes dans la direction de sa maisonnette. Celui qui semble le plus âgé, une trentaine d'années, marche devant les deux autres.
- Bonjour, dit celui-ci à l'adresse de Lucide.
- Bonjour, répond Lucide.
- Qu'est-il arrivé à votre jardin ? ! demande l'homme.
Lucide ne répond pas et considère les trois hommes. « Trois frères » pense-t-elle.
- C'est vous, la décoction d'Emile Dury ? insiste-t-il.
- Je ne suis pas une décoction, répond Lucide.
- Je me présente : je suis Albert, le fils aîné de monsieur Dury, et voici mes deux frères, Henri et Martin.
- Ah, répond Lucide.
- Pourquoi avez-vous empoisonné notre pauvre père ? demande Albert.
- La police mène son enquête. Je n'ai assassiné personne, figurez-vous.
- ... même sans le savoir ? demande Henri.
- Je sais très bien ce que je fais avec mes décoctions. Laissez-moi, maintenant, j'ai du travail.
Les deux aînés tournent les talons. Martin Dury regarde Lucide d'un air insistant, comme s'il avait à lui dire quelque chose, puis lui fait un bref salut et rejoint ses frères.
« Voilà les chanceux héritiers, un trio de vautours », pense Lucide.

* * *

Lucide ramasse des carottes et des pommes de terre déracinées pour sa soupe et voit venir Jérôme, le policier. 
- Bonjour, Lucide ! J'ai une bonne nouvelle pour toi : tu n'es pas une criminelle !
- Merci quand même ... Et comment le savez-vous ?
- Le médecin légiste a retrouvé de l'arsenic dans l'estomac de Dury. Et rien dans ta décoction. Va en paix, ma fille !
- De l'arsenic ! C'est un meurtre ! s'exclame Lucide.
- Ou un suicide, mais Dury n'était pas dépressif, répond Jérôme, d'après le docteur Hubert. D'après tout le monde d'ailleurs. Il se croyait toujours malade, mais c'est pas la même chose. Allez, je te laisse, petite. Je suppose que les villageois t'aideront à retaper ton jardin, à présent. Les nouvelles vont vite, tout le monde sait déjà que tu n'y es pour rien dans cette sale histoire.

* * *

- Eh bien, Anar, nous sommes sauvés ! dit Lucide au gros chat noir.
Sur ces entrefaites arrive Justin, tirant un lourd chariot de bois.
- Salut, Lucide ! Mes patrons m'envoient chez toi pour remplacer le bois qu'ils ont fait brûler l'autre jour !
- Ah Justin ! Merci beaucoup ! Quelles sont les nouvelles ?
- Ben, tout le monde parle de Dury, au village ... mais personne ne le regrette vraiment ! Tiens, par exemple, le docteur Hubert ... commence Justin.
- Que se passe-t-il avec le docteur ?
- Eh bien, tu savais que sa propriété était voisine de Dury. Le docteur voulait l'agrandir pour y faire construire une piscine, en rachetant à Emile un champ qui n'était presque jamais utilisé. Le vieux a toujours refusé de le lui vendre, mais à mon avis, c'était juste pour faire chier le docteur.
- Je commence à comprendre pourquoi c'est à moi qu'il demandait ses remèdes ... murmura Lucide.

* * *

Lucide calcule sur ses doigts le nombre de personnes qui pouvaient en vouloir à Emile Dury.
« sa femme, ses trois fils, son garçon de ferme, Michel et le docteur Hubert. Ca nous en fait six jusqu'à présent. Je me demande ce qu'en pense la police. »
Le téléphone sonne et Lucide va décrocher. C'est la veuve d'Emile Dury.
- Bonjour, Lucide.
- Bonjour, madame. Comment allez-vous ?
- C'est à dire que ... il y a beaucoup de travail à la ferme, et je me sens très faible ... Je vais devoir engager un garçon en plus de Michel, je pense ... En attendant, je voulais te demander si tu pouvais me préparer un fortifiant ?
- Oui, certainement. Je viendrai vous l'apporter demain.
- Merci, Lucide ... à demain, alors.
La petite sorcière part à la recherche des plantes qu'elle allait ajouter au ginseng et à la gelée royale pour madame Dury.
Ses investigations la mènent jusqu'à une petite chapelle, presque à l'abandon, située près d'un pâturage des Dury. Elle constate avec étonnement que des fleurs fraîches  ont été déposées récemment au pied de la chapelle. Curieuse, elle prend en mains le bouquet et constate, attaché à celui-ci, un mot emballé dans du plastique, formulé comme ceci : « A Emile, avec qui je n'aurai pu vivre. Qu'il repose donc en paix »
« Et de sept suspects ! » pensa Lucide. « Voilà qui intéressera Jérôme ».

* * *

Le fermier Maurice Chevrier vient chez Lucide pour lui refaire son jardinet. Il s'occupe un peu de politique, il avait même eu un mandat de conseiller à la commune dont dépend le village.
- Mademoiselle, dit-il un peu pompeusement, au nom du village je tiens à remettre tout cela en état. Ma femme et moi-même continuerons à avoir recours à vos si bons remèdes.
- Merci, monsieur, j'accepte avec plaisir.
Lucide se sourit à elle-même. Les soins pour la femme de Maurice Chevrier sont purement d'ordre esthétique, mais le grand dadais ne se doute de rien !
La jeune femme voit arriver à présent Martin Dury, le plus jeune des trois frères. Il a l'air très contrarié de voir Maurice Chevrier à l'œuvre chez Lucide. Mais il se dirige malgré tout vers elle d'un air sombre. Puis il la prend par le bras et lui dit sur le ton de la confidence :
- Je sais ce que vous pensez. Que nous sommes des rapaces qui volent au-dessus d'un cadavre encore chaud. Pourtant, nous ne sommes pas des meurtriers ! Nous avons été chassés de la ferme et la ferme, c'en était fini pour nous ! Nous étions certains d'être déshérités d'une manière ou d'une autre et nous n'en avions plus rien à foutre, d'ici, des parents - sauf maman, la pauvre ... Enfin, je vous dis tout cela parce que, par vos Tarots, là, vous avez une solide influence ! Surtout sur les femmes, d'ailleurs ... Mais d'une façon ou d'une autre, elles convainquent leurs maris ...
- Vous tenez tant que cela à votre réputation au village ?
- Nous devrons y rester un certain temps, le temps de l'enquête, sans doute et nous ne tenons pas à y être montrés du doigt comme des criminels.

* * *

Emilie arrive au triple galop chez Lucide.
- Lu-luuu ! Lu-luuu !
- Oh ! Salut Emilie ! Tu as l'air en pleine forme !
- Je te crois : il m'a embrassé-euh ! Il m'a embrassé-euh !
- Qui, Michel ? demande Lucide.
- Evidemment ! Tes cartes me l'avaient dit ! Merci ! Merci beaucoup ! Ca s'est passé au bal de samedi soir, il m'a dit qu'il n'avait jamais osé m'approcher, mais là, il avait un petit peu bu ... Il m'a même fait des confidences ... A propos d'Emile Dury. Il détestait son patron, tu sais ...
- Ah oui ?
- Il m'a dit qu'Emile Dury avait une maîtresse. Michel ne les a jamais vus ensemble, mais certains soirs, dans l'obscurité, il a entendu cette femme le supplier de l'emmener avec lui, dans un autre village, et de refaire leur vie là-bas. Mais Dury ne répondait rien, je pense que jamais il n'aurait abandonné tous ses biens à cause d'une femme. Ce n'était pas un sentimental. Peut-être qu'elle l'a tué, hein ? Lucide. Qu'est-ce que tu en penses ?
- Plusieurs personnes peuvent très bien l'avoir tué, Emilie. Mais j'aimerais savoir qui est cette mystérieuse maîtresse dont t'a parlé Michel.
- De l'arsenic, on en trouve facilement à la campagne. Cela sert pour les jardins, je crois, pour tuer les parasites.
- Oui, la preuve est faite que c'est très efficace, dit Lucide d'un air mi-figue, mi-raisin.
- Tu ne peux pas demander aux Tarots qui est le coupable ?
- Non, la réponse serait trop vague ... Ecoute, il est peut-être dangereux de trop te mêler à cette histoire. Tant que le criminel n'a pas été découvert, pour autant qu'il ne s'agisse pas d'un suicide ... ça peut être dangereux.
- Je suis sûre que tu vas tout de même chercher à savoir, Lucide !
- Tu crois ? répondit cette dernière d'un ton évasif. Mais toi, ne cherche pas, Emilie.

* * *

Lucide va porter à la veuve d'Emile Dury le fortifiant qu'elle lui avait promis. Madame Dury lui propose une tasse de café dans sa cuisine. Elle a l'air vraiment démolie et à bout de forces. Ses trois fils logent chez elle le temps de l'enquête et aussi pour la soutenir, bien qu'ils n'aient aucune habitude des travaux de ferme.
Peut-être que leur père avait raison, pense Lucide, en les jugeant inaptes à ces tâches... Mais était-ce une raison de les envoyer paître ? Ils ont heureusement tous pu trouver un métier qui leur convienne.
Albert, l'aîné, fait partie d'un bureau d'avocats en ville. Henri, le puîné, est devenu curé dans un village à cinquante kilomètres de là. Quant au cadet, Martin, c'est un timide fonctionnaire régional, soucieux de passer inaperçu.
Albert toise Lucide avec mépris.
- Ainsi, ce n'est pas vous l'empoisonneuse, paraît-il.
- Eh non ! C'eût été si simple, n'est-ce pas ? dit-elle en le narguant.
Albert répond par une moue dégoûtée.
Henri intervient :
- Allons, Albert, laisse cette pauvre fille tranquille !
- Toi, la grenouille de bénitier, on sait ce que tu en penses, de feu ton père ! répond Albert en lui adressant un air entendu.
A ces mots, la veuve s'écroule en larmes. Henri lui passe le bras autour des épaules et la conduit dans sa chambre.
- Ne t'en fais pas, maman, on va s'occuper de toi.
- Vous êtes au courant pour ... pour ... pleurniche madame Dury.
- Pour ce que papa t'a fait ? Oui, Michel nous en a parlé. Mais personne ne sait qui est cette femme. On suppose tout au plus qu'elle fait partie du village. Je suis sûr que c'est elle l'assassin, maman. Frustrée de n'avoir jamais pu avoir papa, elle l'a simplement tué. Comme ils se voyaient encore, ça n'a pas dû être difficile pour elle de lui faire manger ou boire quelque chose dans lequel elle aurait ajouté l'arsenic. Albert et Martin sont du même avis que moi.
- Il y a aussi le docteur Hubert, Henri. Il détestait ton père.
- Oui, il voulait lui acheter un bout de terrain, mais ce n'est tout de même pas une raison suffisante pour le tuer !

* * *

Entre-temps, Maurice Chevrier a remis en état tout le jardin de Lucide, sous l'œil paresseux d'Anar, perché sur le toit de la maisonnette.
- Et voilà, Lucide, c'est comme si rien ne s'était passé, à présent !
- Je vous remercie beaucoup, Maurice. Vous n'avez besoin de rien ?
- Moi, personnellement, non, mais ma femme m'inquiète un peu depuis quelques temps. Elle qui est si soignée, d'habitude, se laisse un peu aller. Elle ne mange plus beaucoup, non plus. Peut-être pourriez-vous l'aider ?
- Peut-être. Il faudrait que je la voie, pour bien faire.
- Nous pouvons y aller maintenant, si vous le souhaitez.
Lucide et Maurice Chevrier prennent le chemin de sa ferme. Immanquablement, la conversation s'oriente vers le décès d'Emile Dury.
- Il était imbuvable ! s'exclame Maurice. Il traitait sa femme comme moins que rien, il a chassé ses trois fils et n'a pas mieux traité son pauvre garçon de ferme. Michel m'a d'ailleurs souvent demandé s'il ne pouvait pas travailler pour moi, mais j'ai suffisamment d'hommes ... Par moments, j'ai eu l'impression qu'il haïssait franchement Dury. Par contre, il s'est toujours bien entendu avec la veuve ...
- Normal, entre opprimés, on se serre les coudes ... constate Lucide.
Arrivés à la ferme, Maurice Chevrier invite Lucide à s'asseoir dans la grande cuisine et appelle sa femme :
- Sandrine !
Apparaît une beauté rare, une grande femme mince et élégante, bien que peu fardée, que Lucide avait aperçue l'une ou l'autre fois à Fry faisant ses courses. Visiblement, cette dame-là ne travaille jamais de ses mains ; elle les a longues, fines et non fortes et rougeaudes comme beaucoup de fermières. Mais Sandrine Chevrier n'est certes pas une fermière, elle préfère le rôle d'une femme de politicien !
Maurice Chevrier ressort pour aller s'occuper de ses bêtes.
- Bonjour, madame, dit Lucide.
- Bonjour, mademoiselle Lucide. J'ai été très contente de vos crèmes et potions, vous savez ?
- Je puis vous en préparer d'autres encore, si vous le voulez, propose Lucide.
- Oh, pour le moment, je n'ai pas trop l'esprit aux produits de beauté ... Je suis un peu ... fatiguée ...
En effet, de grandes cernes bleutées soulignent les beaux yeux dorés légèrement rougis de madame Chevrier.
« Et voici peut-être la maîtresse mystérieuse et raffinée ... » pense Lucide. « Mais quel curieux attelage ils auraient formé, Dury et la belle Sandrine ! La Belle et la Bête... »
- Je peux vous aider pour votre ... fatigue : j'ai une solide réserve de ginseng. Je peux vous en faire une préparation, si vous le souhaitez.
- Oui ... Ce serait bien ...
Madame Chevrier semble plonger dans une sorte de rêverie solitaire. Puis Lucide voit avec étonnement deux grosses larmes couler le long des joues de la belle Sandrine.
La petite sorcière hasarde doucement :
- Vous ne préféreriez pas appeler le docteur Hubert ?
- Oh ! Non ! Surtout pas ! répond madame Chevrier avec véhémence. Je veux dire ... je préfère vos remèdes, ils sont plus naturels ...
- Eh bien, je vais vous préparer une de mes spécialités, alors.
- Puis-je venir la chercher moi-même chez vous ?
- Certainement. Ce sera prêt demain après-midi.

* * *

Le lendemain matin, Lucide est réveillée par Justin, qui lui apporte du pain frais pour son petit déjeuner.
- Debout, là-dedans ! crie le garçon en frappant à la porte de toutes ses forces.
Anar fait un bond en l'air sur le lit de sa maîtresse et retombe en soufflant, furieux, sur elle.
- Hé, ho ! Chat fou ! Ce n'est que Justin !
Elle enfile à la hâte sa vieille robe noire et descend ouvrir à son ami. 
- Tu es bien matinal, Justin !
- Plus que toi, en tout cas. Je t'apporte du pain et j'ai peut-être une nouvelle intéressante pour toi.
- Ah ? Raconte ?
- Sais-tu que le docteur Hubert avait rendu visite aux Dury juste avant la mort d'Emile ? Dury était hippoquelque chose ...
- Hypocondriaque ?
- Oui, c'est ça. Le docteur et lui ne s'aimaient pas, mais Dury a eu la trouille que ton remède ne marche pas, alors il a appelé le docteur en cachette de sa femme.
- Pourquoi en cachette ?
- Par fierté. Il ne voulait pas montrer sa trouille, mais Michel s'est souvenu de ça - il avait vu arriver le docteur - et me l'a raconté. Donc le docteur a très bien pu empoisonner Emile !
- Mais pourquoi ?
- Tu sais, le lopin de terre que Dury refusait de lui vendre, appartenait autrefois à la famille du docteur. Mais le père d'Emile, qui était encore pire que son fils, l'avait extorqué sous la menace au père du docteur Hubert. Alors non seulement il s'est fait voler, mais en plus Dury le narguait !
- Quels phénomènes, ces Dury ! Il y aurait eu une guerre froide entre les deux hommes ...
- ... Et pof ! Le bon docteur aurait vengé sa famille, ni vu, ni connu !
- Ne nous emballons pas, tout de même. Ni vu, ni connu, mon œil !
- Tu ne vis pas à la campagne depuis longtemps, Lucide. Tu ne te rends pas compte que les gens, ici, préfèrent bien souvent se faire justice à eux-mêmes au lieu de mêler les autorités à leurs histoires.
- Oui, mais s'il y a un meurtre, la police s'en mêle de toutes façons ! remarque Lucide.
- Ce qui m'ennuie, c'est cette histoire de maîtresse qu'a eue Emile. C'est peut-être même une femme mariée ? Déçue de ne pas pouvoir le convaincre de l'emmener, elle lui aurait fait absorber le poison d'une façon ou d'une autre !
- Peut-être, Justin, peut-être ... Mais on n'en sait foutre rien ! dit Lucide.
- C'est ce que pense Michel, en tout cas.
- ... Et il en parle à tout le monde, sans doute ! Ah, là là !
- Il essaie de savoir qui est cette femme mystérieuse, et je crois bien qu'il a sa petite idée ! Il a retrouvé dans la grange où ils se voyaient, un petit mouchoir en dentelle, brodé aux initiales « S.C. »
- Dis-lui qu'il se taise absolument, il joue un jeu dangereux. Et qu'Emilie sache la fermer elle aussi, par la même occasion ! Et toi aussi, Justin ! Pas un mot de tout ceci, compris ?
 
Lucide a un air si grave que Justin pense avoir compris qu'il était dans leur intérêt de garder leurs idées pour eux.

* * *

Lorsque madame Chevrier arrive chez Lucide, cet après-midi-là, elle semble plus faible et plus triste que la veille. Elle est pourtant élégamment vêtue, une drôle d'idée de sa part : le chemin qui conduit à la maisonnette de Lucide est boueux et envahi de ronces. Presque toutes les robes de la petite herboriste sont d'ailleurs déchirées du bas.
La belle Sandrine semble avoir plus envie de parler que de prendre possession de son fortifiant. Voyant cela, Lucide l'invite à s'asseoir à l'intérieur.
- Voulez-vous une bonne tasse de tisane ? propose Lucide.
- Euh, oui ... Je veux bien ...
Lucide prépare une infusion de verveine pour sa visiteuse et se  verse une lampée de gros rouge.
- Mademoiselle Lucide, je suis venue vous voir ... parce que ... un bruit court à mon sujet. Un ragot ignoble ! Je vous sais la confidente de certaines personnes du village, c'est pour cela que je viens vous voir ...
- Quel ragot, madame Chevrier ?
- Eh bien, c'est complètement absurde, d'ailleurs! Soi-disant, j'aurais été la maîtresse d'Emile Dury ! Non, mais ... Vous m'imaginez, moi, avec cette brute sans aucune finesse et surtout sans cœur ? ! Croyez-moi, mon cher mari me suffit amplement ! Il ... Il me comble ... Oui, c'est vraiment cela : mon mari me comble ! Et s'il vient à me soupçonner, maintenant ? ! Mon mariage serait perdu ! Mon mari est bon, mais il ne faut pas s'en moquer, vous savez !
- Ne vous laissez pas démolir par de méchantes langues ... dit Lucide.
- Oui, mais de plus, de là à m'accuser de meurtre, il n'y a qu'un pas ! sanglote madame Chevrier.
- Ne vous en faites pas, la police finira bien par trouver le coupable. Ils sont en train d'interroger tous les habitants du village, je suis sûre qu'ils découvriront la vérité.
- La vérité ... murmure Sandrine Chevrier. Et elle se remet à pleurer.
Lucide se sent impuissante à la consoler. Elle a l'impression que la belle Sandrine sait des choses, mais qu'elle n'ose pas les dire.
- Hier, je vous ai conseillé de voir le docteur Hubert, parce que je pensais qu'il pourrait au moins vous prescrire un tranquillisant ...
- Non ! Pas lui ! Pas lui ! cria madame Chevrier. Je ne veux plus le voir ! Jamais !
Sans attendre de réponse, elle s'encourut dans la sente forestière, oubliant même son fortifiant.

* * *

Le lendemain, Lucide reçoit la visite de monsieur Chevrier.
- Bonjour monsieur ! lui crie-t-elle du haut de son toit.
Eberlué, l'homme lève la tête en direction de la voix et aperçoit la jeune femme et son chat à côté d'elle, le considérant tous deux d'un air amusé.
- Je préfère me rapprocher du soleil, explique Lucide. C'est le chat qui m'a influencée.
- Ah bon ? fait l'homme, de l'air de celui qui n'en pense pas moins.
Puis il ajoute :
- Ma femme a oublié chez vous son fortifiant. Puis-je le prendre ? Pour vous remercier, je vais nettoyer votre sentier, qui est presque impraticable !
- En effet, les plantes reprennent toujours le dessus ... Merci ! Comment va votre femme ?
- Ne m'en parlez pas ! J'espère que votre préparation va l'aider à reprendre le dessus, parce qu'elle me semble dépérir à vue d'œil. Son refus de voir le médecin m'exaspère ! Auparavant, elle le consultait pour un oui ou pour un non ! Bien plus que de raison, à mon avis. Qu'est-ce qu'elle croit, à présent ? Que c'est un tueur ? !
A peine monsieur Chevrier a-t-il prononcé cette dernière phrase qu'il  se tait, comme s'il venait de réaliser quelque chose.
Il n'ajoute plus un mot et commence à s'acharner sur les herbes folles, les ronces et les branchages qui envahissent la petite sente.

* * *

Lucide prend une potion pour tomber malade. Les effets ne se font pas attendre : une demi-heure plus tard, là voilà toute fiévreuse. Elle rassemble les quelques forces qui lui restent pour se rendre à la consultation du docteur Hubert.
Elle est très surprise de voir, devant sa maison, le petit cabriolet de madame Chevrier.
« Ainsi donc, elle a tout de même accepté une consultation ... » pense Lucide.
Elle entre dans la salle d'attente baignée doucement de musique classique. Mais le son n'est pas assez fort pour couvrir les voix étrangement excitées du cabinet. « Un homme et une femme ... Le docteur et madame Chevrier ... peut-être ! » se dit Lucide. Elle tend l'oreille, intriguée par le revirement de la belle Sandrine.
- Mon amour, je t'en supplie ... fait la voix d'homme.
- Non, je ne puis plus te voir à l'idée de ce que tu as fait ... répond la voix de femme. Je ne suis venue aujourd'hui que pour faire plaisir à Maurice, le pauvre ...
- Mais je te jure que je n'ai pas tué Dury ! Je le détestais, mais je suis innocent, tu comprends ? Innocent ! reprend la voix d'homme.
- Mon chéri, je voudrais tellement  te croire ! Je t'aime, et en même temps, je ne puis aimer un assassin ... Tu as vu Dury juste avant sa mort, tu le hais pour ce que sa famille a volé à la tienne ...
- Sandrine, rends-toi compte que plein de gens de ce village le détestaient ! Et tu oublies ses fils, qui haïssaient leur père, et qui sont riches à présent !
- Mais tu m'avais dit un jour que tu te vengerais des Dury, père et fils, tu t'en souviens ? fait la voix de madame Chevrier.
- Je n'aurais jamais dû te dire ça, si j'avais su la portée que cela aurait dans ta petite tête ... Attendons la fin de l'enquête, alors. Et tu verras. Et je t'emmènerai à la ville, comme tu l'as toujours voulu. Je te le promets.
Les phrases qui suivent sont prononcées à voix basse, si bien que Lucide ne peut plus rien entendre. Mais elle en sait assez. Elle quitte la salle d'attente en catimini et reprend vaille que vaille le chemin de sa petite maison. Une fois arrivée, elle avale l'antidote contre la potion qu'elle avait prise pour se faire considérer comme malade. « Je n'ai même pas eu besoin de discuter avec le bon docteur. Cette fois, mes amis les Tarots, la chance est de mon côté ! »

* * *

Le lendemain, Lucide reçoit un appel du père d'Emilie.
- Aidez-nous, elle est au plus mal ! s'écrie-t-il.
La jeune fille prépare en vitesse une décoction apaisante, puis se rend chez Emilie Hoffagne.
- Barbituriques, dit Lucide. On va soigner ça.
Deux jours plus tard, Emilie reprend connaissance.
- On a voulu t'assassiner aussi... dit la petite sorcière.
- Non... Non... sanglote Emilie. C'est moi... Pour ne pas aller en prison... J'ai tué Emile Dury, balbutie-t-elle entre deux sanglots. Il faisait trop de mal à Michel... Et  Michel est bien trop bon, trop docile... Alors je l'ai vengé...
Ma pauvre chérie ! Mais personne ne t'accusera, ne va pas te rendre à la police et parles-en à Michel...

***

Emilie Hoffagne n'aura plus la conscience tranquille, Michel la quittera sans la dénoncer ; elle se réfugiera chez Lucide, qui lui apprendra les Tarots et les décoctions. Peu à peu, elle comprendra que personne ne peut décider de la vie ni de la mort, elle se consacrera à soigner les malades

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Chapitre 2 - Emilie apprentie  posté le lundi 26 février 2007 18:00

Blog de yelli :Anar, Lucide et d'autres Mondes, Chapitre 2 - Emilie apprentie
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Emilie apprentie  posté le lundi 26 février 2007 18:45

Blog de yelli :Anar, Lucide et d'autres Mondes, Emilie apprentie

Emilie apprenait vite. Lucide lui livrait beaucoup de secrets, mais pas tous : la jeune fille n'était pas LA sorcière dont Lucide avait pour mission de former. Mais la jeune fille avait déjà guéri plus d'un patient au village, elle était presque réhabilitée, malgré son crime.
Anar l'aimait assez bien, mais elle n'avait pas le droit de le caresser, sinon il attaquait.
- Lucide, tu n'as pas la recette d'un philtre d'amour ? demanda Emilie.
- Toi, tu penses encore à Michel... Mais tu sais, je dois te dire la vérité : Michel est avec Vivianne à présent...
- Quoi ???  Cette pétasse ??? Raison de plus pour que tu me donnes cette recette, Lucide... S'il te plaît, ô Sorcière parmi les Sorcières...
- Non. C'est beaucoup trop dangereux, tu es trop jeune.
Emilie éclata en sanglots.
« Chagrin d'amour
S'oublie un jour » chantonna Lucide.
Emilie n'était pas vraiment jolie, mais elle avait du charme avec ses longs cheveux roux et ses taches de rousseur.
Adrien, le fils de la ferme la plus proche, était amoureux d'elle. Son crime ne lui faisait pas peur, au contraire : il voyait en elle la fille passionnée à outrance qu'elle était.
- Et puis tu as Adrien, maintenant.
- Adrien ? Tu rigoles ou quoi ?
- Du tout. Il a le béguin pour toi.
Michel fut vite oublié... Adrien était un beau garçon, athlétique et bien éduqué.

***

Alors qu'elle faisait ses courses au village, Lucide rencontra Michel et Vivianne. Vivianne était LA sorcière que Lucide avait pour tâche d'éduquer. Pas de chance, elle était amoureuse et une apprentie-sorcière doit être libre.
Vivianne ignorait qu'elle avait des dons.  Jusqu'au jour où Michel ne rentra pas de chez la veuve Dury. Une voix lui dit :
- Il est mort, mort , mort.
- Non, s'écria la jeune fille.
- Il ne reviendra plus, ne l'attends pas, un autre destin t'a été accordé, remercie le Ciel.
Soudain, on frappa à la porte. C'étaient les gendarmes.
- Votre fiancé a eu un accident, dit l'un d'entre eux.
- Un accident mortel, dit un autre. Avec la moissonneuse-batteuse. Nous sommes désolés, mademoiselle. Voulez-vous que l'on vous tienne compagnie cette nuit ?
- Non, merci, sanglota Vivianne. Je vais voir Lucide.

***

Vivianne arriva en pleurs chez Lucide. Celle-ci lui administra immédiatement une potion calmante.
- Michel est mort. Peux-tu communiquer avec lui ?
- Je ne sais pas, peut-être...
Lucide ferma les yeux. Mais Emilie était là, elle qui avait été si jalouse de Vivianne, qui était belle et que Michel avait élue pour fiancée.
- Emilie, sors nourrir les poules, okay ? dit Lucide, qui avait senti ces mauvaises ondes.
Emilie s'exécuta.
Soudain, la voix de Lucide se transforma. C'était devenu celle de Michel.
- Je t'aime Vivianne, mais laisse-moi arriver à bon port. Je suis ici entre deux mondes et un peu perdu. Je veillerai sur toi quand je serai arrivé. Adieu.
Lucide s'éveilla. « Alors ? Tu as eu une communication ? »
- Oui, oui dit Vivianne. Et elle raconta à Lucide ce que Michel lui avait dit.

***

Quelques jours plus tard, Emilie annonça à Lucide qu'elle allait s'installer avec Adrien. Emilie remercia chaleureusement la petite sorcière et lui dit ;
- Tu verras, je ne serai pas une ingrate.
- Tu ne me dois rien, Emilie.
La place était libre pour Vivianne à présent. Le tout était de la convaincre. Lucide envoya Anar chez Vivianne avec un billet autour du cou.
Anar adorait Vivianne. Celle-ci lut le billet : « Je t'invite à prendre le thé chez moi à cinq heures ce soir. J'ai d'importantes révélations à te faire. J'espère que tu seras libre. Lucide. »
Vivianne rédigea un billet à son tour pour Lucide : « D'accord pour ce soir. Merci. Moi aussi j'ai quelque chose à te dire »
A cinq heures, tout était prêt. Vivianne frappa à la porte. Anar sauta de son coussin et Lucide ouvrit.
- Tu as encore eu des communications de Michel ? demanda Vivianne.
- Non, ce n'est pas cela. Je voulais te proposer de devenir mon élève. Mais viens, le thé est chaud.
- Ton élève, Lucide ?  demanda Vivianne.
- Oui, tu as été désignée. Acceptes-tu ?  Mais attention : cela signifie ni fiançailles, ni mariage ! (puis, plus bas) mais pas chasteté ! C'est l'engagement qui est interdit.
- Alors, j'accepte. Je suis seule à présent, ma famille est en Afrique et Michel est mort...
- Et quel est le phénomène dont toi tu voulais me parler ? demanda Lucide.
- Eh bien voilà : j'ai été prévenue de la mort de Michel. Des voix, dans ma tête...
- Tu vois ? Ta place est ici...

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Chapitre 3 - Vivianne apprentie  posté le lundi 26 février 2007 21:00

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