Lucide ramasse son
jeu de Tarots qu'elle a flanqué par terre. « Si
ça continue, il n'en restera plus rien, de ces cartes
», pense-t-elle.
Mais il n'y a rien à faire : quoi qu'elle demande aux
Tarots, la réponse est toujours la même : la
Maison-Dieu, c'est à dire l'écroulement des espoirs,
des projets.
Elle en conclut avec crainte qu'il va lui arriver malheur. Mais
quel événement fâcheux,
précisément ? L'incendie de sa maison, la poisse dans
ses activités ou des problèmes pour Anar, son
chat gris aux yeux d'or ?
Il ne lui reste plus qu'à s'en référer aux
prévisions astrologiques, mais elle ne croit guère
aux horoscopes d'Internet, qu'elle consulte pourtant.
« Bon, il ne me reste plus qu'à attendre que le ciel
me tombe sur la tête, ou plutôt nous tombe ... »
pense-t-elle en regardant son gros chat.
Elle vit toute seule avec Anar dans une maisonnette
forestière.
Pour subsister, elle vend onguents et potions aux habitants du
village qui jouxte son bois. Elle leur tire les cartes aussi, les
Tarots surtout ont du succès. Lucide sait que son Tarot ne
se trompe jamais et certains villageois y croient dur comme
fer.
Ils ne la paient pas en argent, Lucide déteste l'argent. Par
contre, elle reçoit des vêtements, de la nourriture,
du bois pour son feu, du gaz pour son réchaud ; et comme
elle est modernisée, Internet et son téléphone
lui sont également offerts par la communauté. Elle a
même reçu une demi-douzaine de poules, qui lui
procurent des œufs frais tous les jours.
Si elle est devenue une « sorcière bien aimée
», cela n'a pas toujours été le cas. C'est une
révoltée des villes réfugiée dans les
bois. Au début, d'ailleurs, on la regardait de travers. Une
petite bonne femme habillée n'importe comment, qui fouille
la terre à la recherche de plantes et de racines curatives,
aux cheveux en broussaille, mais qui s'exprime avec un petit accent
citadin ; l'ensemble surprend.
Mais lorsqu'on apprend que la même petite souillon peut vous
prédire votre avenir, vous soigner plaies et fractures,
fièvres et maux divers, on y regarde à deux fois
avant de la mépriser davantage.
Le bouche-à-oreille a fonctionné. Les plus audacieux
ont passé le mot aux plus timides. Peu à peu, Lucide
a apprivoisé les villageois de Fry.
* * *
- Mais que me
veulent ces bordel de cartes de merde, hein ? Anar, dis-moi, toi
qui sens tout.
Mais Anar reste muet. Il est vautré sur une chaise, il
digère un mulot. Il regarde Lucide par la fente de ses beaux
yeux mi-clos satisfaits.
- Bon, je vais à la clairière chercher des
agarics. Il m'en faut pour la décoction de monsieur Dury.
Surveille la maison, dit-elle au chat qui la regarde de l'air
réprobateur de celui qui n'aime pas rester tout seul.
Lucide se dit que ce n'est pas parce qu'il va lui arriver malheur
qu'il faut laisser en plan le boulot.
De retour chez elle, elle se met à préparer la
décoction avec soin, comme à son habitude. Puis elle
téléphone à madame Dury.
- Bonjour madame Dury, c'est Lucide. Le remède de votre
mari est prêt.
- Ah ! Très bien. Je viens le chercher, il dit qu'il
souffre beaucoup, répond madame Dury, peu convaincue.
- Je vous attends, alors.
Lucide reçoit une superbe corbeille de fruits pour sa peine.
Et madame Dury repart avec la petite fiole curative.
- J'espère que cela lui fera du bien, à Emile
...
- Je le crois : j'ai sélectionné les meilleurs
ingrédients. La nature est riche à la mi-printemps,
j'ai pu trouver toutes les composantes pour la décoction. Je
vous téléphonerai pour prendre des
nouvelles.
* * *
Lorsque madame Dury
décrocha son téléphone, elle était en
larmes.
- Lucide ! Il est mort ! ! Emile est mort ! ! ! Malheureuse,
qu'est-ce que vous lui avez donné ? !
- MORT ? ! Comment es-ce possible ? ! Aucun des
ingrédients de la décoction n'était
létal, ni même nocif ! Madame, je compatis à
votre douleur, mais en aucun cas je ne puis être tenue comme
responsable de ce grand malheur ! En aucun cas, m'entendez-vous
?
Mais la dame a déjà raccroché.
Lucide s'effondre sur le plancher. Elle repense aux Tarots.
Comment monsieur Dury, qui ne souffrait que de
légères crampes d'estomac, et encore, a-t-il pu
succomber ainsi ?
* * *
Quelques heures
plus tard, Lucide reçoit la visite de Jérôme,
un vieux policier du village.
- Es-tu au courant, en ce qui concerne monsieur Dury ? demande
Jérôme.
- Oui. J'ai téléphoné à sa femme
pour avoir des nouvelles des résultats de ma
décoction ; c'est alors qu'elle m'a annoncé cette
terrible nouvelle.
- Tu sais que nous te soupçonnons d'avoir,
intentionnellement ou non, empoisonné monsieur Dury ?
- Jamais, jamais je n'aurais fait cela ! Je suis très
prudente dans mes dosages, je connais bien les plantes et leurs
effets. Je pense l'avoir déjà prouvé à
plusieurs reprises ... J'ai même soigné un de vos
collègues du commissariat ...
- Oui, Arthur, je me souviens. Connaissais-tu Emile Dury
?
- Non. Je l'ai juste examiné une fois, pour voir ce qui
le soulagerait. J'ai pensé que ses crampes étaient
d'origine nerveuse , et ma préparation avait deux buts :
l'apaiser et tapisser son estomac pour qu'il soit moins
agressé par la nourriture.
- Mouais. Nous allons examiner tout cela au commissariat. Je
te signale que le restant de ta décoction est parti au labo
d'analyses.
* * *
« Y
trouveront rien là-dedans qui puisse tuer un homme,
fût-il en mauvaise santé » se rassura
Lucide.
Mais tout d'un coup, elle entend un brouhaha de voix rageuses se
rapprochant de chez elle. C'est une bonne partie de Fry qui vient
en expédition punitive. En hurlant, ils saccagent son petit
jardin et mettent le feu à sa réserve de bois,
heureusement éloignée de la maison. Ils donnent des
coups de pioche dans les rondins de la maisonnette, puis s'en vont
enfin, menaçant de la faire fuir si son innocence n'est pas
prouvée dans le décès d'Emile Dury.
* * *
Une période
de vaches maigres commence pour Lucide. Plus personne du village ne
vient la consulter et son ravitaillement baisse à vue
d'œil. Heureusement pour Anar, les mulots et les souris sont
nombreux et sa chasse fructueuse.
La bête dépose aux pieds de sa maîtresse un rat,
espérant le lui faire manger.
Lucide passe une main distraite sur la tête de son ami avant
de se diriger vers son frigo. Il lui reste les œufs de ses
poules, du lait, du beurre et un peu de pain. De quoi tenir trois
jours en se rationnant un peu. Mais après ?
- A qui en voulait-on, exactement ? demande Lucide à
Anar. A Emile Dury ou à moi ? Dury est un très riche
fermier. Et pas spécialement sympathique, il a viré
ses trois fils en les traitant d'incapables et les a
remplacés par un seul garçon. Je me demande ce que
madame Dury pense de cela.
* * *
- De la
visite, enfin ! crie Lucide à l'adresse d'Emilie, la fille
du fermier Alphonse Hoffagne.
- Bonjour Lucide. Désolée pour ce qui t'arrive.
Je sais, moi, que tu n'es pas une empoisonneuse.
- Merci, Emilie. Tu veux poser une question aux Tarots ?
- Oui, mais j'ai quasi rien pour toi. Depuis la mort d'Emile
Dury, mes parents ne veulent plus que je te voie. Ils me
surveillent. J'ai tout de même pu cacher ce saucisson dans
mon soutien et ce sac de toilette dans ma culotte. Tiens, c'est
pour toi. Tu sais, la plupart des jeunes du village
t'apprécient, ce sont les vieux qui débloquent.
Emilie Hoffagne a quinze ans. C'est une grande fille ronde et rose,
au large et sympathique visage. Elle est amoureuse de Michel, le
garçon de ferme des Dury.
- Viens, fifille, on va voir où en est ton coup de
cœur, dit Lucide.
- Il est sorti avec cette pute de Juliette au bal de samedi.
Mais il l'a larguée le dimanche.
- Il n'est pas très fiable !
- Oh, essaie tout de même avec les Tarots ! Va-t-il
s'intéresser à moi un jour ? demande Emilie.
- OK, on y va, dit Lucide.
Emilie choisit sept cartes :
- Ca se passera très bien
entre vous s'il parvient à faire un choix, entre deux
filles, sans doute.
- Oh ! Oui ! Qu'il me choisisse moi au lieu de cette grognasse
! s'exclame Lucide.
- Mais tu dois être patiente et réfléchie,
t'isoler même parfois pour y voir plus clair. Mais surtout
n'abandonne pas tes espoirs.
- Merci, Lucide. Je serai donc patiente. Y faut dire que
Michel déconne beaucoup avec les filles parce que Dury
était infernal avec lui. C'était sa façon de
se défouler, tu comprends ? Maintenant que son patron est
mort, il sera peut-être plus sage ... et il
s'intéressera à moi ! Je vais essayer de t'apporter
encore des trucs, Lucide.
- Ne te fais pas prendre, surtout ! dit cette dernière.
Et ne te laisse pas servir de défouloir à ton tour,
tu vaux mieux que ça !
* * *
Le lendemain, la
petite sorcière reçoit une nouvelle visite
agréable : celle de Justin, un garçon de ferme
d'environ seize ans, adepte du piercing et aux bras parés de
tatouages.
- Lucide ! Je t'apporte un jambon ! Peux-tu me dire si un jour
j'habiterai la ville ?
- On va te faire un petit Tarot, alors. Mais moi aussi
j'aimerais te poser des questions.
- D'abord les cartes ! D'abord les cartes ! proteste
Justin.
Le Tarot ne répond pas de façon positive au souhait
de Justin. Lucide tâche de le consoler en lui disant
qu'elle-même s'était réfugiée ici,
à Fry, tellement la vie en ville lui faisait horreur.
- Justin, toi qui sais beaucoup de choses ... commence
Lucide.
En effet, Justin passe le plus clair de son temps à
épier à gauche et à droite au lieu d'empoigner
sa fourche ... Mais il est si gentil que personne n'ose vraiment
lui crier dessus.
- Ouais, moi je sais pas mal de trucs ! répond Justin
en riant.
- Dis-moi ... Emile Dury et sa femme, est-ce qu'ils
s'entendaient bien ?
- Bof, pas des masses, répond Justin. Dury avait un
foutu caractère et faisait travailler sa femme comme un
âne, la pauvre. Il passait son temps à lui crier
dessus, en plus.
- Pourtant, elle avait vraiment l'air effondrée par sa
mort ? demande Lucide.
- Mmmouais ... Mais elle se retrouve quasi seule à la
ferme, maintenant, c'est dur pour elle !
* * *
Lucide essaie de
remettre de l'ordre dans son jardinet. Elle ramasse les pauvres
fleurs arrachées et tente d'aplatir le sol.
Soudain, elle voit arriver trois hommes dans la direction de sa
maisonnette. Celui qui semble le plus âgé, une
trentaine d'années, marche devant les deux autres.
- Bonjour, dit celui-ci à l'adresse de Lucide.
- Bonjour, répond Lucide.
- Qu'est-il arrivé à votre jardin ? ! demande
l'homme.
Lucide ne répond pas et considère les trois hommes.
« Trois frères » pense-t-elle.
- C'est vous, la décoction d'Emile Dury ?
insiste-t-il.
- Je ne suis pas une décoction, répond
Lucide.
- Je me présente : je suis Albert, le fils
aîné de monsieur Dury, et voici mes deux
frères, Henri et Martin.
- Ah, répond Lucide.
- Pourquoi avez-vous empoisonné notre pauvre
père ? demande Albert.
- La police mène son enquête. Je n'ai
assassiné personne, figurez-vous.
- ... même sans le savoir ? demande Henri.
- Je sais très bien ce que je fais avec mes
décoctions. Laissez-moi, maintenant, j'ai du travail.
Les deux aînés tournent les talons. Martin Dury
regarde Lucide d'un air insistant, comme s'il avait à lui
dire quelque chose, puis lui fait un bref salut et rejoint ses
frères.
« Voilà les chanceux héritiers, un trio de
vautours », pense Lucide.
* * *
Lucide ramasse des
carottes et des pommes de terre déracinées pour sa
soupe et voit venir Jérôme, le policier.
- Bonjour, Lucide ! J'ai une bonne nouvelle pour toi : tu n'es
pas une criminelle !
- Merci quand même ... Et comment le savez-vous ?
- Le médecin légiste a retrouvé de
l'arsenic dans l'estomac de Dury. Et rien dans ta décoction.
Va en paix, ma fille !
- De l'arsenic ! C'est un meurtre ! s'exclame Lucide.
- Ou un suicide, mais Dury n'était pas
dépressif, répond Jérôme, d'après
le docteur Hubert. D'après tout le monde d'ailleurs. Il se
croyait toujours malade, mais c'est pas la même chose. Allez,
je te laisse, petite. Je suppose que les villageois t'aideront
à retaper ton jardin, à présent. Les nouvelles
vont vite, tout le monde sait déjà que tu n'y es pour
rien dans cette sale histoire.
* * *
- Eh bien,
Anar, nous sommes sauvés ! dit Lucide au gros chat
noir.
Sur ces entrefaites arrive Justin, tirant un lourd chariot de
bois.
- Salut, Lucide ! Mes patrons m'envoient chez toi pour
remplacer le bois qu'ils ont fait brûler l'autre jour !
- Ah Justin ! Merci beaucoup ! Quelles sont les nouvelles
?
- Ben, tout le monde parle de Dury, au village ... mais
personne ne le regrette vraiment ! Tiens, par exemple, le docteur
Hubert ... commence Justin.
- Que se passe-t-il avec le docteur ?
- Eh bien, tu savais que sa propriété
était voisine de Dury. Le docteur voulait l'agrandir pour y
faire construire une piscine, en rachetant à Emile un champ
qui n'était presque jamais utilisé. Le vieux a
toujours refusé de le lui vendre, mais à mon avis,
c'était juste pour faire chier le docteur.
- Je commence à comprendre pourquoi c'est à moi
qu'il demandait ses remèdes ... murmura Lucide.
* * *
Lucide calcule sur
ses doigts le nombre de personnes qui pouvaient en vouloir à
Emile Dury.
« sa femme, ses trois fils, son garçon de ferme,
Michel et le docteur Hubert. Ca nous en fait six jusqu'à
présent. Je me demande ce qu'en pense la police.
»
Le téléphone sonne et Lucide va décrocher.
C'est la veuve d'Emile Dury.
- Bonjour, Lucide.
- Bonjour, madame. Comment allez-vous ?
- C'est à dire que ... il y a beaucoup de travail
à la ferme, et je me sens très faible ... Je vais
devoir engager un garçon en plus de Michel, je pense ... En
attendant, je voulais te demander si tu pouvais me préparer
un fortifiant ?
- Oui, certainement. Je viendrai vous l'apporter demain.
- Merci, Lucide ... à demain, alors.
La petite sorcière part à la recherche des plantes
qu'elle allait ajouter au ginseng et à la gelée
royale pour madame Dury.
Ses investigations la mènent jusqu'à une petite
chapelle, presque à l'abandon, située près
d'un pâturage des Dury. Elle constate avec étonnement
que des fleurs fraîches ont été
déposées récemment au pied de la chapelle.
Curieuse, elle prend en mains le bouquet et constate,
attaché à celui-ci, un mot emballé dans du
plastique, formulé comme ceci : « A Emile, avec qui je
n'aurai pu vivre. Qu'il repose donc en paix »
« Et de sept suspects ! » pensa Lucide. «
Voilà qui intéressera Jérôme
».
* * *
Le fermier Maurice
Chevrier vient chez Lucide pour lui refaire son jardinet. Il
s'occupe un peu de politique, il avait même eu un mandat de
conseiller à la commune dont dépend le village.
- Mademoiselle, dit-il un peu pompeusement, au nom du village
je tiens à remettre tout cela en état. Ma femme et
moi-même continuerons à avoir recours à vos si
bons remèdes.
- Merci, monsieur, j'accepte avec plaisir.
Lucide se sourit à elle-même. Les soins pour la femme
de Maurice Chevrier sont purement d'ordre esthétique, mais
le grand dadais ne se doute de rien !
La jeune femme voit arriver à présent Martin Dury, le
plus jeune des trois frères. Il a l'air très
contrarié de voir Maurice Chevrier à l'œuvre
chez Lucide. Mais il se dirige malgré tout vers elle d'un
air sombre. Puis il la prend par le bras et lui dit sur le ton de
la confidence :
- Je sais ce que vous pensez. Que nous sommes des rapaces qui
volent au-dessus d'un cadavre encore chaud. Pourtant, nous ne
sommes pas des meurtriers ! Nous avons été
chassés de la ferme et la ferme, c'en était fini pour
nous ! Nous étions certains d'être
déshérités d'une manière ou d'une autre
et nous n'en avions plus rien à foutre, d'ici, des parents -
sauf maman, la pauvre ... Enfin, je vous dis tout cela parce que,
par vos Tarots, là, vous avez une solide influence ! Surtout
sur les femmes, d'ailleurs ... Mais d'une façon ou d'une
autre, elles convainquent leurs maris ...
- Vous tenez tant que cela à votre réputation au
village ?
- Nous devrons y rester un certain temps, le temps de
l'enquête, sans doute et nous ne tenons pas à y
être montrés du doigt comme des criminels.
* * *
Emilie arrive au
triple galop chez Lucide.
- Lu-luuu ! Lu-luuu !
- Oh ! Salut Emilie ! Tu as l'air en pleine forme !
- Je te crois : il m'a embrassé-euh ! Il m'a
embrassé-euh !
- Qui, Michel ? demande Lucide.
- Evidemment ! Tes cartes me l'avaient dit ! Merci ! Merci
beaucoup ! Ca s'est passé au bal de samedi soir, il m'a dit
qu'il n'avait jamais osé m'approcher, mais là, il
avait un petit peu bu ... Il m'a même fait des confidences
... A propos d'Emile Dury. Il détestait son patron, tu sais
...
- Ah oui ?
- Il m'a dit qu'Emile Dury avait une maîtresse. Michel
ne les a jamais vus ensemble, mais certains soirs, dans
l'obscurité, il a entendu cette femme le supplier de
l'emmener avec lui, dans un autre village, et de refaire leur vie
là-bas. Mais Dury ne répondait rien, je pense que
jamais il n'aurait abandonné tous ses biens à cause
d'une femme. Ce n'était pas un sentimental. Peut-être
qu'elle l'a tué, hein ? Lucide. Qu'est-ce que tu en penses
?
- Plusieurs personnes peuvent très bien l'avoir
tué, Emilie. Mais j'aimerais savoir qui est cette
mystérieuse maîtresse dont t'a parlé
Michel.
- De l'arsenic, on en trouve facilement à la campagne.
Cela sert pour les jardins, je crois, pour tuer les
parasites.
- Oui, la preuve est faite que c'est très efficace, dit
Lucide d'un air mi-figue, mi-raisin.
- Tu ne peux pas demander aux Tarots qui est le coupable
?
- Non, la réponse serait trop vague ... Ecoute, il est
peut-être dangereux de trop te mêler à cette
histoire. Tant que le criminel n'a pas été
découvert, pour autant qu'il ne s'agisse pas d'un suicide
... ça peut être dangereux.
- Je suis sûre que tu vas tout de même chercher
à savoir, Lucide !
- Tu crois ? répondit cette dernière d'un ton
évasif. Mais toi, ne cherche pas, Emilie.
* * *
Lucide va porter
à la veuve d'Emile Dury le fortifiant qu'elle lui avait
promis. Madame Dury lui propose une tasse de café dans sa
cuisine. Elle a l'air vraiment démolie et à bout de
forces. Ses trois fils logent chez elle le temps de l'enquête
et aussi pour la soutenir, bien qu'ils n'aient aucune habitude des
travaux de ferme.
Peut-être que leur père avait raison, pense Lucide, en
les jugeant inaptes à ces tâches... Mais
était-ce une raison de les envoyer paître ? Ils ont
heureusement tous pu trouver un métier qui leur
convienne.
Albert, l'aîné, fait partie d'un bureau d'avocats en
ville. Henri, le puîné, est devenu curé dans un
village à cinquante kilomètres de là. Quant au
cadet, Martin, c'est un timide fonctionnaire régional,
soucieux de passer inaperçu.
Albert toise Lucide avec mépris.
- Ainsi, ce n'est pas vous l'empoisonneuse,
paraît-il.
- Eh non ! C'eût été si simple, n'est-ce
pas ? dit-elle en le narguant.
Albert répond par une moue
dégoûtée.
Henri intervient :
- Allons, Albert, laisse cette pauvre fille tranquille !
- Toi, la grenouille de bénitier, on sait ce que tu en
penses, de feu ton père ! répond Albert en lui
adressant un air entendu.
A ces mots, la veuve s'écroule en larmes. Henri lui passe le
bras autour des épaules et la conduit dans sa chambre.
- Ne t'en fais pas, maman, on va s'occuper de toi.
- Vous êtes au courant pour ... pour ... pleurniche
madame Dury.
- Pour ce que papa t'a fait ? Oui, Michel nous en a
parlé. Mais personne ne sait qui est cette femme. On suppose
tout au plus qu'elle fait partie du village. Je suis sûr que
c'est elle l'assassin, maman. Frustrée de n'avoir jamais pu
avoir papa, elle l'a simplement tué. Comme ils se voyaient
encore, ça n'a pas dû être difficile pour elle
de lui faire manger ou boire quelque chose dans lequel elle aurait
ajouté l'arsenic. Albert et Martin sont du même avis
que moi.
- Il y a aussi le docteur Hubert, Henri. Il détestait
ton père.
- Oui, il voulait lui acheter un bout de terrain, mais ce
n'est tout de même pas une raison suffisante pour le tuer
!
* * *
Entre-temps,
Maurice Chevrier a remis en état tout le jardin de Lucide,
sous l'œil paresseux d'Anar, perché sur le toit de la
maisonnette.
- Et voilà, Lucide, c'est comme si rien ne
s'était passé, à présent !
- Je vous remercie beaucoup, Maurice. Vous n'avez besoin de
rien ?
- Moi, personnellement, non, mais ma femme m'inquiète
un peu depuis quelques temps. Elle qui est si soignée,
d'habitude, se laisse un peu aller. Elle ne mange plus beaucoup,
non plus. Peut-être pourriez-vous l'aider ?
- Peut-être. Il faudrait que je la voie, pour bien
faire.
- Nous pouvons y aller maintenant, si vous le souhaitez.
Lucide et Maurice Chevrier prennent le chemin de sa ferme.
Immanquablement, la conversation s'oriente vers le
décès d'Emile Dury.
- Il était imbuvable ! s'exclame Maurice. Il traitait
sa femme comme moins que rien, il a chassé ses trois fils et
n'a pas mieux traité son pauvre garçon de ferme.
Michel m'a d'ailleurs souvent demandé s'il ne pouvait pas
travailler pour moi, mais j'ai suffisamment d'hommes ... Par
moments, j'ai eu l'impression qu'il haïssait franchement Dury.
Par contre, il s'est toujours bien entendu avec la veuve ...
- Normal, entre opprimés, on se serre les coudes ...
constate Lucide.
Arrivés à la ferme, Maurice Chevrier invite Lucide
à s'asseoir dans la grande cuisine et appelle sa femme
:
- Sandrine !
Apparaît une beauté rare, une grande femme mince et
élégante, bien que peu fardée, que Lucide
avait aperçue l'une ou l'autre fois à Fry faisant ses
courses. Visiblement, cette dame-là ne travaille jamais de
ses mains ; elle les a longues, fines et non fortes et rougeaudes
comme beaucoup de fermières. Mais Sandrine Chevrier n'est
certes pas une fermière, elle préfère le
rôle d'une femme de politicien !
Maurice Chevrier ressort pour aller s'occuper de ses
bêtes.
- Bonjour, madame, dit Lucide.
- Bonjour, mademoiselle Lucide. J'ai été
très contente de vos crèmes et potions, vous savez
?
- Je puis vous en préparer d'autres encore, si vous le
voulez, propose Lucide.
- Oh, pour le moment, je n'ai pas trop l'esprit aux produits
de beauté ... Je suis un peu ... fatiguée ...
En effet, de grandes cernes bleutées soulignent les beaux
yeux dorés légèrement rougis de madame
Chevrier.
« Et voici peut-être la maîtresse
mystérieuse et raffinée ... » pense Lucide.
« Mais quel curieux attelage ils auraient formé, Dury
et la belle Sandrine ! La Belle et la Bête... »
- Je peux vous aider pour votre ... fatigue : j'ai une solide
réserve de ginseng. Je peux vous en faire une
préparation, si vous le souhaitez.
- Oui ... Ce serait bien ...
Madame Chevrier semble plonger dans une sorte de rêverie
solitaire. Puis Lucide voit avec étonnement deux grosses
larmes couler le long des joues de la belle Sandrine.
La petite sorcière hasarde doucement :
- Vous ne préféreriez pas appeler le docteur
Hubert ?
- Oh ! Non ! Surtout pas ! répond madame Chevrier avec
véhémence. Je veux dire ... je préfère
vos remèdes, ils sont plus naturels ...
- Eh bien, je vais vous préparer une de mes
spécialités, alors.
- Puis-je venir la chercher moi-même chez vous ?
- Certainement. Ce sera prêt demain
après-midi.
* * *
Le lendemain matin,
Lucide est réveillée par Justin, qui lui apporte du
pain frais pour son petit déjeuner.
- Debout, là-dedans ! crie le garçon en frappant
à la porte de toutes ses forces.
Anar fait un bond en l'air sur le lit de sa maîtresse et
retombe en soufflant, furieux, sur elle.
- Hé, ho ! Chat fou ! Ce n'est que Justin !
Elle enfile à la hâte sa vieille robe noire et descend
ouvrir à son ami.
- Tu es bien matinal, Justin !
- Plus que toi, en tout cas. Je t'apporte du pain et j'ai
peut-être une nouvelle intéressante pour toi.
- Ah ? Raconte ?
- Sais-tu que le docteur Hubert avait rendu visite aux Dury
juste avant la mort d'Emile ? Dury était hippoquelque chose
...
- Hypocondriaque ?
- Oui, c'est ça. Le docteur et lui ne s'aimaient pas,
mais Dury a eu la trouille que ton remède ne marche pas,
alors il a appelé le docteur en cachette de sa femme.
- Pourquoi en cachette ?
- Par fierté. Il ne voulait pas montrer sa trouille,
mais Michel s'est souvenu de ça - il avait vu arriver le
docteur - et me l'a raconté. Donc le docteur a très
bien pu empoisonner Emile !
- Mais pourquoi ?
- Tu sais, le lopin de terre que Dury refusait de lui vendre,
appartenait autrefois à la famille du docteur. Mais le
père d'Emile, qui était encore pire que son fils,
l'avait extorqué sous la menace au père du docteur
Hubert. Alors non seulement il s'est fait voler, mais en plus Dury
le narguait !
- Quels phénomènes, ces Dury ! Il y aurait eu
une guerre froide entre les deux hommes ...
- ... Et pof ! Le bon docteur aurait vengé sa famille,
ni vu, ni connu !
- Ne nous emballons pas, tout de même. Ni vu, ni connu,
mon œil !
- Tu ne vis pas à la campagne depuis longtemps, Lucide.
Tu ne te rends pas compte que les gens, ici,
préfèrent bien souvent se faire justice à
eux-mêmes au lieu de mêler les autorités
à leurs histoires.
- Oui, mais s'il y a un meurtre, la police s'en mêle de
toutes façons ! remarque Lucide.
- Ce qui m'ennuie, c'est cette histoire de maîtresse
qu'a eue Emile. C'est peut-être même une femme
mariée ? Déçue de ne pas pouvoir le convaincre
de l'emmener, elle lui aurait fait absorber le poison d'une
façon ou d'une autre !
- Peut-être, Justin, peut-être ... Mais on n'en
sait foutre rien ! dit Lucide.
- C'est ce que pense Michel, en tout cas.
- ... Et il en parle à tout le monde, sans doute ! Ah,
là là !
- Il essaie de savoir qui est cette femme mystérieuse,
et je crois bien qu'il a sa petite idée ! Il a
retrouvé dans la grange où ils se voyaient, un petit
mouchoir en dentelle, brodé aux initiales « S.C.
»
- Dis-lui qu'il se taise absolument, il joue un jeu dangereux.
Et qu'Emilie sache la fermer elle aussi, par la même occasion
! Et toi aussi, Justin ! Pas un mot de tout ceci, compris ?
Lucide a un air si grave que Justin pense avoir compris qu'il
était dans leur intérêt de garder leurs
idées pour eux.
* * *
Lorsque madame
Chevrier arrive chez Lucide, cet après-midi-là, elle
semble plus faible et plus triste que la veille. Elle est pourtant
élégamment vêtue, une drôle d'idée
de sa part : le chemin qui conduit à la maisonnette de
Lucide est boueux et envahi de ronces. Presque toutes les robes de
la petite herboriste sont d'ailleurs déchirées du
bas.
La belle Sandrine semble avoir plus envie de parler que de prendre
possession de son fortifiant. Voyant cela, Lucide l'invite à
s'asseoir à l'intérieur.
- Voulez-vous une bonne tasse de tisane ? propose
Lucide.
- Euh, oui ... Je veux bien ...
Lucide prépare une infusion de verveine pour sa visiteuse et
se verse une lampée de gros rouge.
- Mademoiselle Lucide, je suis venue vous voir ... parce que
... un bruit court à mon sujet. Un ragot ignoble ! Je vous
sais la confidente de certaines personnes du village, c'est pour
cela que je viens vous voir ...
- Quel ragot, madame Chevrier ?
- Eh bien, c'est complètement absurde, d'ailleurs!
Soi-disant, j'aurais été la maîtresse d'Emile
Dury ! Non, mais ... Vous m'imaginez, moi, avec cette brute sans
aucune finesse et surtout sans cœur ? ! Croyez-moi, mon cher
mari me suffit amplement ! Il ... Il me comble ... Oui, c'est
vraiment cela : mon mari me comble ! Et s'il vient à me
soupçonner, maintenant ? ! Mon mariage serait perdu ! Mon
mari est bon, mais il ne faut pas s'en moquer, vous savez !
- Ne vous laissez pas démolir par de méchantes
langues ... dit Lucide.
- Oui, mais de plus, de là à m'accuser de
meurtre, il n'y a qu'un pas ! sanglote madame Chevrier.
- Ne vous en faites pas, la police finira bien par trouver le
coupable. Ils sont en train d'interroger tous les habitants du
village, je suis sûre qu'ils découvriront la
vérité.
- La vérité ... murmure Sandrine Chevrier. Et
elle se remet à pleurer.
Lucide se sent impuissante à la consoler. Elle a
l'impression que la belle Sandrine sait des choses, mais qu'elle
n'ose pas les dire.
- Hier, je vous ai conseillé de voir le docteur Hubert,
parce que je pensais qu'il pourrait au moins vous prescrire un
tranquillisant ...
- Non ! Pas lui ! Pas lui ! cria madame Chevrier. Je ne veux
plus le voir ! Jamais !
Sans attendre de réponse, elle s'encourut dans la sente
forestière, oubliant même son fortifiant.
* * *
Le lendemain,
Lucide reçoit la visite de monsieur Chevrier.
- Bonjour monsieur ! lui crie-t-elle du haut de son
toit.
Eberlué, l'homme lève la tête en direction de
la voix et aperçoit la jeune femme et son chat à
côté d'elle, le considérant tous deux d'un air
amusé.
- Je préfère me rapprocher du soleil, explique
Lucide. C'est le chat qui m'a influencée.
- Ah bon ? fait l'homme, de l'air de celui qui n'en pense pas
moins.
Puis il ajoute :
- Ma femme a oublié chez vous son fortifiant. Puis-je
le prendre ? Pour vous remercier, je vais nettoyer votre sentier,
qui est presque impraticable !
- En effet, les plantes reprennent toujours le dessus ...
Merci ! Comment va votre femme ?
- Ne m'en parlez pas ! J'espère que votre
préparation va l'aider à reprendre le dessus, parce
qu'elle me semble dépérir à vue d'œil.
Son refus de voir le médecin m'exaspère ! Auparavant,
elle le consultait pour un oui ou pour un non ! Bien plus que de
raison, à mon avis. Qu'est-ce qu'elle croit, à
présent ? Que c'est un tueur ? !
A peine monsieur Chevrier a-t-il prononcé cette
dernière phrase qu'il se tait, comme s'il venait de
réaliser quelque chose.
Il n'ajoute plus un mot et commence à s'acharner sur les
herbes folles, les ronces et les branchages qui envahissent la
petite sente.
* * *
Lucide prend une
potion pour tomber malade. Les effets ne se font pas attendre : une
demi-heure plus tard, là voilà toute
fiévreuse. Elle rassemble les quelques forces qui lui
restent pour se rendre à la consultation du docteur
Hubert.
Elle est très surprise de voir, devant sa maison, le petit
cabriolet de madame Chevrier.
« Ainsi donc, elle a tout de même accepté une
consultation ... » pense Lucide.
Elle entre dans la salle d'attente baignée doucement de
musique classique. Mais le son n'est pas assez fort pour couvrir
les voix étrangement excitées du cabinet. « Un
homme et une femme ... Le docteur et madame Chevrier ...
peut-être ! » se dit Lucide. Elle tend l'oreille,
intriguée par le revirement de la belle Sandrine.
- Mon amour, je t'en supplie ... fait la voix d'homme.
- Non, je ne puis plus te voir à l'idée de ce
que tu as fait ... répond la voix de femme. Je ne suis venue
aujourd'hui que pour faire plaisir à Maurice, le pauvre
...
- Mais je te jure que je n'ai pas tué Dury ! Je le
détestais, mais je suis innocent, tu comprends ? Innocent !
reprend la voix d'homme.
- Mon chéri, je voudrais tellement te croire ! Je
t'aime, et en même temps, je ne puis aimer un assassin ... Tu
as vu Dury juste avant sa mort, tu le hais pour ce que sa famille a
volé à la tienne ...
- Sandrine, rends-toi compte que plein de gens de ce village
le détestaient ! Et tu oublies ses fils, qui haïssaient
leur père, et qui sont riches à présent
!
- Mais tu m'avais dit un jour que tu te vengerais des Dury,
père et fils, tu t'en souviens ? fait la voix de madame
Chevrier.
- Je n'aurais jamais dû te dire ça, si j'avais su
la portée que cela aurait dans ta petite tête ...
Attendons la fin de l'enquête, alors. Et tu verras. Et je
t'emmènerai à la ville, comme tu l'as toujours voulu.
Je te le promets.
Les phrases qui suivent sont prononcées à voix basse,
si bien que Lucide ne peut plus rien entendre. Mais elle en sait
assez. Elle quitte la salle d'attente en catimini et reprend vaille
que vaille le chemin de sa petite maison. Une fois arrivée,
elle avale l'antidote contre la potion qu'elle avait prise pour se
faire considérer comme malade. « Je n'ai même
pas eu besoin de discuter avec le bon docteur. Cette fois, mes amis
les Tarots, la chance est de mon côté !
»
* * *
Le lendemain,
Lucide reçoit un appel du père d'Emilie.
- Aidez-nous, elle est au plus mal !
s'écrie-t-il.
La jeune fille prépare en vitesse une décoction
apaisante, puis se rend chez Emilie Hoffagne.
- Barbituriques, dit Lucide. On va soigner ça.
Deux jours plus tard, Emilie reprend connaissance.
- On a voulu t'assassiner aussi... dit la petite
sorcière.
- Non... Non... sanglote Emilie. C'est moi... Pour ne pas
aller en prison... J'ai tué Emile Dury, balbutie-t-elle
entre deux sanglots. Il faisait trop de mal à Michel...
Et Michel est bien trop bon, trop docile... Alors je l'ai
vengé...
Ma pauvre chérie ! Mais personne ne t'accusera, ne va pas te
rendre à la police et parles-en à
Michel...
***
Emilie Hoffagne n'aura plus la conscience tranquille, Michel la quittera sans la dénoncer ; elle se réfugiera chez Lucide, qui lui apprendra les Tarots et les décoctions. Peu à peu, elle comprendra que personne ne peut décider de la vie ni de la mort, elle se consacrera à soigner les malades







et merci a toi









